Parmi les critiques au représentant le plus célèbre de l’UDC suisse, on entend fréquemment dire que Monsieur Christophe Blocher est fasciste. Pourtant, il manque plusieurs critères permettant d’identifier clairement ce mouvement à un fascisme, stricto senso.
En premier lieu, et c’est en définitive le critère déterminant, l’idéologie blocherienne rejette toute notion d’Etat centralisateur et révolutionnaire.
« L’État est l’absolu devant lequel les individus et les groupes ne sont que le relatif. Le libéralisme niait l’État dans l’intérêt de l’individu, le fascisme réaffirme l’État comme la véritable réalité de l’individu. » (Benito Amilcare Andrea Mussolini, Discours, entretiens et autres sources)
Même si ses velléités protectionnistes sont contraires à son activité capitaliste de milliardaire multinational, comme de nombreux éléments de son idéologie qui sont en contradiction avec sa pratique (parmi ces contradictions, la plus flagrante est la soi-disant défense des intérêts paysans, par un urbain ultra-libéral qui est sans doute l’un des plus performants fossoyeurs de la paysannerie traditionnelle suisse - Christophe Blocher tire sa légitimité rurale d’un apprentissage de paysan et de son diplôme à l’école d’agriculture de Wüflingen), il n’y a pour Christophe Blocher aucune prise de position en faveur d’un renforcement de l’Etat, au contraire, sa pratique comme ses discours montrent bien le mépris qu’il a pour cette institution “surannée”.
« Ces mêmes socialistes qui, aujourd’hui, lancent si facilement leurs reproches de fascisme feraient bien d’être conscients qu’avec leur adoration de l’État universel, la référence permanente au collectif et le mépris de la liberté individuelle, ils sont bien plus proches d’une vision fasciste du monde que nous. Ce n’est pas un hasard si les hordes brunes se sont appelées les “nationaux-socialistes”. » (Christophe Blocher, Discours de l’Albisguetli, 2000
En second lieu, il manque à Monsieur Christophe Blocher la pratique fasciste. Certes, ses prises de position comme ses choix politiques peuvent souvent s’apparenter à ceux d’un véritable fasciste. Cependant, jusqu’ici, Monsieur Christophe Blocher n’a pas (ou pas osé) remettre clairement en cause les fondements démocratiques de l’Etat helvétique. Son entreprise de sabotage de la collégialité gouvernementale ne peut, à moins de mauvaise foi, être apparenté à une pratique fasciste. Le jour où Monsieur Christophe Blocher fera voter des lois d’exception, dissoudre le parlement et interdire tout autre parti que l’UDC et ses proches, on pourra alors clairement parler de fascisme. Comme le disait Marx, “The proof of the pudding is in the eating”.
Malgré les nombreux éléments qui rapprochent le discours et les pratiques de Monsieur Christophe Blocher du fascisme, mentionnons notamment la théorie du complot, le coup de poignard dans le dos, le culte de la personnalité du leader, la glorification de la Nation et de son peuple héroïque luttant vaillamment contre l’hydre étrangère et les traîtres (socialistes et autre natio-traîtres), mythes fondateurs revisités (Guillaume Tell et les vaillants armaillis), développement de l’appareil répressif dominé par la police politique, prépondérance de l’exécutif sur le législatif, en bref : ein Reich, ein Volk, ein Führer, il manque une pratique fasciste : pour reprendre la métaphore marxienne, on peut raisonnablement estimer que Monsieur Christophe Blocher a déjà mis le pudding au four, mais il n’est pas (encore ?) cuit.
Si, pour Camus, “Toute forme de mépris, si elle intervient en politique, prépare ou instaure le fascisme” (Camus, L’Homme révolté, 1951, p. 225), il ne s’agit que d’une hypothèse, certes vraisemblable, mais pas encore avérée. La présomption d’innocence doit même s’appliquer aux menteurs invétérés, et sans preuve du délit on ne peut condamner un personnage, certes d’une innocence douteuse mais encore jamais pris en flagrant délit de pratique fasciste.
Autre élément manquant dans la panoplie du parfait petit fasciste, la puissance armée. Certes, Monsieur Christophe Blocher est colonel dans l’armée et son carnet d’adresses doit regorger de cadres militaires - on sait depuis des décennies la collusion, en Suisse, entre grand capital et exercice militaire, et le terme de “capitaine de l’industrie” est en Helvétie à prendre au propre comme au figuré. Cependant, il n’y a pas de collusion avérée entre l’UDC et l’armée suisse, et ce parti n’entretient pas, de notoriété publique, de milice armée en vue d’un coup d’état ou d’un contrôle social. Sans puissance armée, il n’est pas de fascisme, ce dernier nécessitant obligatoirement un système de contrainte violente pour réduire au silence ses opposants. A nouveau, on peut émettre des hypothèses sur les aspects fascistes que pourrait faire l’UDC des systèmes de contrainte armés (il n’y a qu’à voir ce que Monsieur Christophe Blocher fait des forces de police dans le cadre du refoulement des étrangers dans notre pays), mais il ne s’agira que d’hypothèses. D’ailleurs, le refus de Monsieur Christophe Blocher de l’envoi de militaires suisses à l’étranger, même dans le cadre d’opérations humanitaires - qui s’inscrit dans le cadre de la défense de la prétendue neutralité helvétique - cadre mal avec un rêve d’interventionnisme militaire international. La neutralité ne fait pas bon ménage avec un “Mare Nostrum” ou un “Lebensraum”.
L’élément révolutionnaire maintenant : tant le Duce que le Führer ont proposé - et mené - une véritable révolution nationale (et internationale dans le cas du second). S’il est possible que Monsieur Christophe Blocher, une fois parvenu à un pouvoir absolu, modifie son discours dans une perspective plus révolutionnaire, son programme est aujourd’hui d’une banale conventionnalité.
Au niveau du programme, Hitler a écrit Mein Kampf lors de son trop bref séjour en prison (1923), et cet ouvrage de propagande contenait déjà une bonne part du programme d’extermination systématique réalisé plus tard par les nazis. Si des éléments fascisants sont présents dans certains écrits et certaines déclaration de Monsieur Christophe Blocher, il manque un “manifeste” constituant un réel programme politique fasciste. Clairement, si Monsieur Christophe Blocher n’est pas fasciste, il n’est pas, par extension, nazi : il propose moins d’étranger, et si les méthodes prévues et utilisées sont clairement critiquables voire contraires à la législation internationale, il ne propose pas leur extermination, sur la base de critères nationaux, religieux ou raciaux.
Examinons maintenant brièvement les principes politiques effectivement défendus ou pratiqués par Monsieur Christophe Blocher :
antiparlementarisme « Si nous voulons préserver la liberté des Suisses, il faut limiter le pouvoir des politiciens. » (Christophe Blocher, Ibid.)
Comme ses illustres prédecesseurs, Monsieur Christophe Blocher défend dans ses discours et dans sa pratique la lutte contre l’Etat et ses fonctionnaires prétendument inutiles, en prônant une libéralisation massive et un dégraissage du service public (surtout dans les domaines dans lesquels s’agitent une majorité de gauchistes selon l’UDC, à savoir les services sociaux et éducatifs). Toutefois, cette lutte contre l’Etat est censée se faire à travers des outils démocratiques, par le “peuple”, et non par la pratique d’un parti, et encore moins d’un chef. On peut légitiment se faire du souci pour la survie de la démocratie en Suisse, dans l’hypothèse des pleins pouvoirs à Monsieur Christophe Blocher et à son mouvement, mais là encore, il ne s’agit que de conjectures, qui restent à prouver, même si elles sont plausibles.
xénophobie et racisme « Cet article me fait mal au ventre. » À propos de l’article 261 bis du code pénal suisse qui condamne la discrimination raciale et le négationnisme : (cité par Le Temps du 6 octobre 2006) (D’après Christophe Blocher, cet article est une entrave à la liberté d’expression.)
Le parti de Monsieur Christophe Blocher est clairement raciste et xénophobe, comme l’ont encore récemment démontré l’affaire des affiches “mouton noir et blancs moutons” (il est, à cet égard, amusant de savoir que l’UDC a porté plainte contre l’utilisation de leur affiche par un parti clairement nazi, le NSDP allemand ; si les fonds des partis d’extrême-droite se perdent en frais d’avocats, tant mieux !). Par malheur, dans sa pratique, l’UDC a une efficacité redoutable en matière de politique xénophobe (un an après la fusion imposée par Christophe Blocher entre l’Office des étrangers et celui des réfugiés, le nombre de nouvelles demandes d’asile à diminué de 29%).
populisme & démagogie « Je n’aurais jamais cru que le mépris du peuple, le mépris de la démocratie directe, puissent être aussi profonds au sein de la “classe politique”. » (Christophe Blocher, Ibid.) C’est sans doute le meilleur qualificatif pour désigner le parti de Monsieur Christophe Blocher. A travers des slogans mensongers, relativement à sa pratique, l’UDC veut faire croire aux électeurs suisses (ceux qu’il appelle le “peuple”, idéalement blanc, chrétien, campagnard et montagnard) qu’il défend ses intérêts. Le brossant dans le sens du poil et prônant systématiquement les valeurs les plus primaires et populaires, l’UDC progresse dans les résultats électoraux comme dans les sondages. Le populisme est sans doute aussi ancien que la société humaine (cf. par ex. le livre III de l’Histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide, dans lequel on assiste à un débat sur la peine de mort où triomphent les opinions populistes contre celles du bon sens).
nationalisme et patriotisme outranciers
Ici aussi, l’UDC présente des caractéristiques clairement apparentées à celles des fascismes. L’exaltation du sentiment patriotique, qui va de pair avec racisme et xénophobie, sont une composante essentielle de la rhétorique blochérienne :
« Notre pays fête aujourd’hui son 712e anniversaire. Pour notre pays, 1291 est une date capitale. En cette année, les hommes de la vallée d’Uri, la communauté de Schwyz et celle des hommes de la vallée inférieure d’Unterwald se sont rassemblés et se sont engagés : “En toute bonne foi, de leur personne et de leurs biens, à s’assister mutuellement, s’aider, se conseiller”. Ils ont aussi décidé “de n’accueillir et de n’accepter en aucune façon dans lesdites vallées un juge qui ne serait pas habitant de nos vallées ou membre de nos communautés”. Ils voulaient être seuls maîtres chez eux. […]
Nous en sommes au stade des courbettes face à l’étranger ! » (Christophe Blocher, Discours du 1er août 2003)
Plus récemment (14 sept. 2006), Christophe Blocher aurait déclaré au Conseil Fédéral que les Africains sont “paresseux” de nature.
exaltation de la force, exclusion des faibles
« Si la dette de la Confédération atteint aujourd’hui 122 milliards de francs, c’est parce que l’on dépense des milliards pour Expo.02 et Swiss, des milliards pour les abus dans l’asile, des milliards pour les faux invalides et des milliards pour les profiteurs de l’État social et socialiste. » (juin 2003, cité par Le Temps du 29 octobre 2003)
détournement du principe de liberté d’expression « Nos opposants veulent nous interdire de parler, affaiblir notre politique, nuire à l’UDC, pour que le socialisme domine ! » (Christophe Blocher, Ibid.).
Comme ses semblables (Jean-Marie Le Pen, p. ex.), Christophe Blocher détourne le principe de liberté d’expression pour se poser en victime d’une prétendue “dictature des médias”, en majorité d’obédience “socialiste” (pour Blocher, socialiste signifie communiste). Ce détournement et les logiques sophistes apparentées sont caractéristiques des mouvements modernes d’extrême-droite, qui ont récupéré et renversé les arguments post-modernistes et gauchistes des années ’70. C’est ce phénomène qui explique pourquoi il est si difficile de débattre avec un politicien comme M. Blocher, car il ne se situe pas sur un terrain logique mais sur celui des sentiments et de logiques inversées. A fortiori, cela rend d’autant plus indispensable une utilisation correcte des termes et arguments par ses adversaires, au lieu de chercher à diaboliser ce personnage.
En conclusion, identifier Monsieur Christophe Blocher au fascisme participe de ce même mouvement, principalement alimenté par les médias, de confusion intellectuelle qui assimile les massacres au génocide, le nazisme au communisme et ainsi de suite, favorisant une perte de sens et une crise de confiance entre la population et ses représentants, qu’ils soient politiques ou intellectuels. Loin de favoriser la lutte contre ces phénomènes condamnables, cette confusion et cette diabolisation tendent à banaliser le sens de ces mots et à en rendre la pratique acceptables, car vidée de son sens premier.
Fred Radeff, 2009