Coup de feu
un court polar de Fred Radeff
Où l’on voit que les barbouzes ne sont pas de bonnes fréquentations
Schlom se réveilla brusquement, en sueur. Comme il l’avait toujours fait depuis son enfance, il se passa la langue sur les lèvres pour goûter, une fois encore, cette humeur si privée, à la fois salée et si personnelle, qu’il était seul à connaître (à l’exception de certaines de ses amantes, parmi les plus audacieuses).
Il constata alors deux choses : la première, c’était qu’il avait une violente migraine. La seconde, c’est qu’il suçait, tel un vieux vampire, son propre sang.
Schlom contemplait la Ford de location qui gisait dans le fossé, la direction faussée, sans espoir de la voir repartir. Il pleuvait toujours des cordes et le brouillard était toujours aussi dense. Foutu pays. Foutue cuisine. Foutue fugueuse.

Comme il n’avait pas croisé ni dépassé de véhicules depuis plusieurs heures dans la lande désolée, il ne croyait plus au bon samaritain. Il sortit son téléphone mobile pour constater que la batterie était à plat. Évidemment, il n’avait pas de chargeur compatible avec l’allume-cigare de sa Ford – ou plutôt de ce qu’il en restait.
Il se mit à marcher, cherchant vainement à s’allumer une clope dans la bourrasque. Rien à faire pour calmer les borborygmes de son estomac désespérément vide. Il ne donnait pas cher de la peau d’un éventuel loup-garou s’il en croisait, qui serait surpris de se retrouver embroché et rôti par ce qu’il prenait pour une victime.
Au bout d’une demi-heure, il vit un embranchement vers un domaine entouré de hauts murs. Il se dirigea vers le portail et sonna. Au bout de quelques secondes, une voix répondit par l’interphone. Schlom expliqua sa situation et demanda de l’aide. On lui répondit d’attendre. Après quelques minutes, il entendit un pas traînant puis le lourd portail se déplaça silencieusement. Derrière une torche électrique, un nabot difforme se présenta.
Le nain sortit un talkie-walkie et parla rapidement
Il referma le talkie.
Schlom marcha quelques minutes dans ce qu’il devina, entre les ondées et les nuées, être un splendide parc de maître. Ils firent le tour d’une sorte de château puis entrèrent pas une porte dérobée à l’arrière du bâtiment.
Une fois entré, Schlom sentit tout de suite le coup de feu. Il était midi et le personnel de la maison était en pleine effervescence. On lui passa un téléphone. Le numéro qu’on lui avait donné ne répondait pas, un message annonçait qu’il fallait appeler aux horaires de bureau, du lundi au vendredi. Comme on était un dimanche, il avait peu d’espoir.
Faim. Le mot était lancé. Depuis 10 jours que Schlom sillonnait la campagne écossaise à la recherche de Cindy, il avait le sentiment d’être perpétuellement affamé, jamais repu. Il lui semblait même que sa panne de 1985 en plein Tanezrouft l’avait laissé mieux nourri que ces derniers jours. Des odeurs aussi discrètes que divines titillaient d’ailleurs ses narines.
Ils longèrent un couloir puis le nabot ouvrit une porte et Schlom se sentit revivre. Dans une atmosphère enfièvrée, une cohorte de cuisiniers s’activaient dans un espace qui aurait pu rivaliser avec une cuisine cistercienne. Schlom fut installé à une petite table dans un coin, avec vue sur la cuisine et sur la porte donnant sur la salle à manger. Au bout de quelques instants, on lui amena sur la table un potage. Une soupe de tortue. Une vraie. Incroyable.
A ce moment, un serveur noir arriva et fouilla ses poches, vraisemblablement à la recherche d’une cigarette. Il ne trouvait rien et Schlom lui proposa l’une des siennes.
La glace était rompue. Le serveur était bien malien. Il écrasa sa clope et revint quelques instants plus tard avec une bouteille entamée de Veuve Cliquot et des blinis Demidoff. Schlom n’en croyait pas ses yeux. Vingt minutes plus tard, Hamadou revint avec un potage. Une soupe de tortue géante et de l’Amontillado.
Un quart d’heure plus tard, Hamadou revenait avec deux bouteilles de Clos-Vougeot 1964 à peine entamées et des cailles en sarcophage. Schlom n’en croyait pas ses yeux. Ils trinquèrent à ce vin inestimable.
A ce moment la lumière s’éteignit et on entendit un grand cri dans la salle. La lumière revint aussitôt, suivie de cris multiples.
Schlom se posa, savourant son Bourgogne exceptionnel. Seulement 10 hectares. Le luxe absolu. Au bout de quelques minutes, le serveur revint. En même temps que lui, une odeur très particulière, en provenance du salon, se répandit. Schlom la reconnut aussitôt : l’odeur de la peur, qu’exhalaient les invités et le personnel.
Hamadou, en amphitryon averti, apporta la bouteille de Fine. Une De Louvard. Passable. C’est souvent dans les fines qu’on voit la taille réelle d’une cave.
Le plan de table était complexe, à l’échelle des alambiqués calculs diplomatiques qui avaient procédé à son élaboration. Une trentaine de places avaient été prévues, sur une table en forme de fer à cheval, absurde d’un point de vue rationnel (si l’intention est de mettre d’optimiser le nombre de convives au mètre carré) mais répondant vraisemblablement plus à des impératifs politiques. Au centre du U, Lord Graveyard. A sa gauche, le colonel Mustard. A sa droite, le délégué du Vatican, un cardinal au doux nom de Duca Lamberti, flanqué d’un barbouze américain, un certain Lew Archer. En repartant à gauche, on trouvait une Russe, le major A.P. Kamenskaja, puis un Espagnol, P. Carvalho, une Botswanaise, Mma Ramotswe, un Sénégalais, Amuyaakar Ndooy et Chassignet, un Français pure souche. Schlom s’arrêta là, stupéfait par la disposition des convives. A l’exception du cardinal et de la Russe, il était étonnant de voir que les invités proches de l’hôte pouvaient tous être considérés, du point de vue de la société de l’information secrète, comme de seconds couteaux.
Considérant le peu de temps qui s’était écoulé entre la panne de courant et son rétablissement, la nature de l’arme (blanche) et la disposition des tables, il était matériellement impossible que l’assassin soit situé plus de 5 places à gauche ou à droite du défunt. Les coïncidences sont les pires ennemies de la vérité [2]. Hamadou lui avait confirmé qu’il n’y avait pas de personnel de maison proche de Graveyard et Schlom estimait de toute manière faible la probabilité que l’assassin soit issu du personnel. Réfrénant ses préjugés sur les origines et noms des suspects, il recopia les noms. Son expérience lui avait appris au moins cela : il n’existait pas de meurtriers ; mais des êtres humains qui commettaient des meurtres [3]. Schlom peinait à se concentrer, un cuisinier passait son stress à préparer des mirepoix et tranchait bruyamment des légumes. L’odeur des légumes sautés le rasséréna quelque peu. Il regrettait de ne pas pouvoir aiguiser un couteau sur une pierre japonaise à eau, cette activité l’ayant toujours aidé à analyser des situations complexes.
Au même instant, Hamadou revint
La qualité des images était acceptable, si l’on partait du principe que l’important, le principal est de savoir ce qu’il faut observer [7]. Graveyard gisait, la tête dans son assiette, un long hocho à poissons planté jusqu’à la garde dans le dos. Le coup avait été porté avec une maestria exemplaire, alliant la précision (juste sous l’omoplate gauche) à une force phénoménale : la lame ayant sans doute plus de trente centimètres avait dû finir sa trajectoire en ressortant par le thorax. Cela était confirmé par une autre photo, où l’on voyait une mare de sang dégoulinant de la nappe sur le sol et dessinant un étrange motif au pieds de Graveyard : belles chaussures, se dit Schlom. Foutues, elles aussi. Sans aucun doute, cette arme avait dû être forgée par un maître japonais dans toute la tradition de cet art millénaire. Schlom aurait aimé tenir cette outil – qui était devenu une arme - et préparer des filets de toro, sa spécialité dans le domaine des nigiri-sushis.
Hamadou ouvrit soudain de grands yeux et porta la main à son coeur. Son regard se fit d’abord incrédule, puis se vida. Il plia les genoux et s’affaissa dans un silence total. Schlom vit alors avec horreur l’assassin passer la porte de service, dirigeant un Glock LAW-17 équipé d’une visée laser et d’un silencieux. Alors que le point rouge se dirigeait sur son front, Schlom oublia ses principes et projeta brutalement la bouteille de fine en direction du tueur, se rendant en même temps compte de la vanité de son geste et du crime qu’il commettait.
Schlom se réveilla brusquement, suintant. Sa sueur avait le goût du sang et il avait dû s’assoupir et sortir de la route. Foutu pays. Foutu boulot. Foutu rêve. A l’aide de son mouchoir en coton, il se nettoya le visage.
Il sortit ensuite de sa poche revolver une fiasque, qu’il déboucha religieusement avant de la porter lentement, calmement, à la bouche. Un Cragganmore 1954.
Dans le fond, la vie valait la peine d’être vécue.
NB : Les citations sont extraites de http://www.gilles-jobin.org/citations/